11 décembre 2011

"L'ordre et la morale" de M. Kassovitz : retour sur le 5 mai 1988.





En 1995, Mathieu Kassovitz secouait les palmiers de la Croisette avec son film choc sur les banlieues françaises "La Haine ". Cela lui vaut rapidement d'être rangé dans la catégorie des "petits génies prometteurs du cinéma français", un brin incontrôlables.  En 2011, fidèle à cette image, il s'en va secouer d'autres cocotiers, bien loin des rives de la Méditerranée. Kassovitz consacre 2h15  de cinéma, sans esbroufe, sans artifices, mais tendu, à une des sales affaires de la V° République, dans ses survivances coloniales : la prise d'otages de la grotte d'Ouvéa en Nouvelle Calédonie. Pour Kassovitz, ici réalisateur et acteur, ainsi que pour son équipe, direction le Pacifique et  ce lointain "Caillou" sur lequel se joue, en ces années 80 finissantes, l'épilogue sanglant d'un face à face multiséculaire rendu explosif aussi bien par le poids des contingences extérieures que par un puissant pourrissement intérieur. 


"L'ordre et la morale" est construit comme un compte à rebours vers un évènement qui nous est montré en ouverture du film. On y voit des militaires achever un assaut en pleine jungle qui l'on devine très violent. Il y a des morts, des blessés, des personnes qui se rendent bras levés. L'air est chargé de cendres, tension extrême et confusion précédent un retour à la "normale", rendent l'atmosphère bien épaisse, même de l'autre côté de l'écran.
  
Flash back, quelques semaines plus tôt : le 22 avril 1988 à 7h30. La gendarmerie de Fayaoué sur l'île d'Ouvéa est attaquée par un commando armé du FLNKS (1). Objectif occuper les lieux de façon à faire pression sur la métropole qui, à ce moment là, est davantage préoccupée par les dernières heures de la campagne électorale. Il s'agit de mettre la question calédonienne dans le débat  politique français. François Mitterrand, président de la république, a terminé son premier septennat par deux années de cohabitation difficiles avec un gouvernement de droite issu des législatives de 86. Son premier ministre, et principal concurrent pour une ré-élection, est J. Chirac. Bernard Pons est alors ministre de l'Outre-Mer


B. Pons, ministre de l'Outre-Mer.
A Fayaoué, au cours de l'attaque, 4 gendarmes sont tués par les membres du commando. Plus de 20 autres sont pris en otage. Une partie est séquestrée au sud de l'île et très rapidement libérée. L'autre partie, constituée d'un groupe de 16 gendarmes, est retenue en otage sur le site de la grotte d'Ouvéa, plus au nord, dans la jungle par un groupe armé affilié au FLNKS et emmené par Alphonse Dianou

L'histoire nous est contée du point de vue de Philippe Legorjus, envoyé sur place avec ses hommes du GIGN (Groupe d'Intervention de la Gendarmerie Nationale). Sa mission, selon l'expression plusieurs fois reprise dans le film, faire "baisser la pression" et permettre que le dialogue s'instaure pour dénouer la crise. Arrivés sur place, les hommes de Legorjus doivent se placer sous l'autorité de l'armée qui se déploie de façon impressionnante depuis son Q.G. de Gossanah et qui est en charge des opérations dirigées par le général Vidal. Elle  ne privilégie visiblement pas les mêmes options d'ouverture que le leader du GIGN et que la gendarmerie locale qui a des relations quotidiennes (pas forcément cordiales) avec les Kanak.(2)







Le contact est établi avec les preneurs d'otages, Legorjus gagne leur confiance, mais son approche aboutit à laisser dans la grotte 6 membres de son commando. Le nombre de gendarmes détenus par Dianou et ses comparses augmente donc. Très vite, Legorjus se retrouve  dépassé par la nécessité de se plier aux ordres d'une hiérarchie qui privilégie, par calcul politique, la manière forte autant que par un FLNKS au jeu trouble. 


Le 5 mai 1988 au matin, il doit engager avec l'armée l'opération Victor, coordonnée par B. Pons qui donne l'assaut sur le site où sont retenus les otages. Bilan 21 morts : deux parmi les militaires, 19 parmi les Kanak. Leur chef, Alphonse Dianou, blessé à la jambe et évacué en civière,  décède lors de son transfert à l'hôpital de façon tout à fait suspecte


Les Kanak se recueillent devant les cercueils
des 19 tués lors de l'opération Victor
donnant l'assaut à la grotte d'Ouvéa.


Comme disait B. Pons "Il en va de l'honneur de la France"

Réactions en chaîne sur une question vive.

Le film est un projet au long cours pour M. Kassovitz. Les papiers publiés dans la presse à la sortie du film ressassent l'expression consacrée du "projet porté depuis ...", ce qui n'est pas totalement caricatural, Kassovitz ayant entamé la tournée des chefferies depuis au moins 2007. Il ne pourra toutefois tourner sur place, reproche qui lui est adressé par une partie des Kanak, et se délocalisera à TahitiKassovitz recrute quand même une partie de ses acteurs localement, on l'entend dans le film, ils sont amateurs mais méritants. Le moins que l'on puisse dire est que le sujet abordé, même traité de façon cinématographique, réveille les ardeurs des différentes partie prenante des évènements ou de ceux qui en portent la mémoire et qui, à ce titre, prétendent détenir "LA" vérité sur l'affaire d'Ouvéa. 


3 des acteurs Kanak du film, I. Lapakas (A. Dianou dans
le film, étudiant de son état), D. Djoupa, fils de W. Laveola,
un des prenuers d'otages et Mathias Waneux, élu d'Ouvéa.

La sortie du film a provoqué immédiatement les protestations de B. Pons, ancien ministre de l'Outre Mer, qui n'est pas épargné par le film, certes, mais en même temps ... Il y a aussi les  groupes constitués impliqués dans les opérations à Ouvéa qui donnent leur avis : les militaires (par voie détournée mais aussi par leur représentant le plus gradé, le général Vidal, qui mène un vif échange avec Legorjus sur la télé publique), les anciens du GIGN qui accablent parfois leur leader (celui ci a quitté ses responsabilités au sein du groupe en ? et ?), ou prétendent faire des révélations (à ce titre ce qui est publié comme des témoignages exclusifs sur le site du GIGN relève d'une pratique de la langue de bois assez remarquable, vu qu'aucun des 4 témoins  censés faire des révélations ne dit ce qui se passe au moment de l'assaut),  les gendarmes ou fils de gendarmes, notamment de Fayaoué y vont également de leurs protestations.

La presse évidemment donne aussi son interprétation du film. 
Sans surprise, le Figaro Magazine, chez qui Kanak s'écrit encore à la mode coloniale (Canaque), monte au créneau titrant "Les mensonges de Kassovitz"   un article signé T. Deransart, ancien directeur des Nouvelles Calédoniennes, proche du RPCR (parti anti indépendantiste de Nlle Calédonie), et aujourd'hui de "Valeurs actuelles".  Très partiale, l'analyse du papier menée par l'équipe d'"arrêt sur images" permet de déjouer facilement  tous les procédés éditoriaux utilisés par le journaliste pour donner, de fait, SA vérité. 

Dans le Pacifique, enfin, le film suscite des réactions. Benoit Tangopi, un des preneurs d'otages qui a survécu à l'opération Victor, dénonce le fait que Kassovitz se soit uniquement appuyé sur le point de vue de Legorjus qu'il considère comme un traitre (traitrise qui n'est pourtant pas dissimulée par le film). Enfin à Nouméa, Douglas Hickson, gérant du seul cinéma de la ville a refusé de diffuser le film, réservant ses justifications en exclusivité à la radio locale proche de l'UMP. 



Ouvéa :"jusqu'ici tout va bien mais l'important ce n'est pas la chute mais l'aterrissage"


Est-ce vraiment le "moment Ouvéa" qui est le plus important dans le film de Mathieu Kassovitz, et la vérité qu'il en donne? C'est, certes, le sujet du film,  et il mérite attention, mais comment comprendre Ouvéa sans replacer ce drame dans un contexte plus large, convoqué dans le film en touches plutôt furtives. Ainsi, au lieu de s'enferrer dans un débat stérile pour savoir qui détient LA vérité historique (débat assez représentatif de la façon dont est retranscrit le travail d'historien dans l'espace public), on peut explorer à partir d'Ouvéa, les caractéristiques et les problématiques qui définirent la politique française en Nouvelle Calédonie, ce qui n'est pas moins édifiant et intéressant.

Conquête, spoliation, exploitation :


En 2003, on "célèbre" les 150 ans de la présence française.
Les 8 aires coutumières mélanésiennes ont sculpté une flèche
têtière pour l'occasion. L'archipel est toujours classé par l'ONU
comme territoire à décoloniser.
La Nouvelle Calédonie est un archipel de 19200 km² (environ deux fois la Corse) constitué de la Grande Terre (île principale) et des îles Loyauté (Maré, Lifou, Ouvéa qui est la plus septentrionale). 


L'archipel est découvert par James Cook en 1774, et devient ensuite en 1853, une possession française lorsque l'amiral Febvrier-Despointes en prend possession au nom de Napoléon III. Les missionnaires maristes tentent de convertir, non sans difficulté, les mélanésiens au christianisme, mais  le nouveau destin assigné à la Nouvelle Calédonie  les rattrape : l'archipel doit devenir une colonie pénitentiaire. Sur les 4250 Communards qui y seront déportés parmi tant d'autres bagnards, il y en eu une, au moins, dont l'histoire retiendra le nom, Louise Michel.

Les insurrections des Kanak contre les colons éclatent dès le début de la colonisation même si elles restent épisodiques. La plus importante a lieu en 1878. La population indigène décroit  rapidement en raison de l'oppression coloniale notamment (spoliation des terres, travail obligatoire, cantonnement dans des réserves) mais aussi de la diffusion de maladies : de 45 000 kanak en 1887, il n'y en a plus que 27 000 au début du XX° siècle.

La fièvre minière, évoquée dans le film lors d'une tirade d'Alphonse Dianou,  va stimuler et faire prospérer économiquement la présence française dans ce lointain archipel. L'or est présent au nord de Grande Terre, mais il y a aussi toute sortes d'autres ressources minières dont la plus importante est le nickel.
L'opulence permise par l'exploitation de cette ressource va introduire dans l'île de nouvelles populations souvent venues d'autres colonies (Indochine par exemple) afin travailler dans les mines aux bénéfices de la puissance coloniale.


Dans les années 70, sous les gouvernements Pompidou et Giscard d'Estaing, la flambée du prix du nickel ouvre de nouvelles perspectives à la métropole qui voit en son archipel du Pacifique un véritable eldorado. Une politique ravivée de peuplement blanc est alors engagée  qui va de pair avec un tour de vis sur la représentativité des Kanak dans les institutions locales de l'archipel (lois Jacquinot annulant les dispositions de la loi-cadre Deferre) : les Kanak disent qu'il s'agit de "planter du blanc". Le rapport de force numérique les pénalise  alors que la lutte sur le terrain politique est engagée et qu'un nouvel enjeu stratégique se pose dans le paysage : le Pacifique est devenu le site pour des essais nucléaires français.




Dominations, exactions, tensions ... explosion :


Dans le film de Mathieu Kassovitz, la domination coloniale n'est pas décrite à proprement parler. Elle est néanmoins évoquée par deux scènes très fortes qui se déroulent dans le village de Gossanah, sur Ouvéa, base arrière des troupes du Général Vidal. A elles seules, elles révèlent à l'écran (ainsi que quelques images plus floues et lointaines où l'on entrevoit des femmes et des enfants malmenés par les militaires), la situation de dominés des Kanak. 


Certes, le code de l'indigénat (qui distingue les "sujets français", sans droits politiques des citoyens français) est aboli sur l'archipel en 1946, faisant de la Nouvelle Calédonie un Territoire d'Outre Mer, mais rien ne change pour autant, ou si lentement. Les Kanak prennent donc le parti de s'organiser sur le plan politique. La première organisation qui peut être considérée comme une force politique structurée est l'U.C. (Union Calédonienne). Désireuse de rester dans les cadres institutionnels fixés par la métropole, l'U.C. n'en avance pas moins des revendications sur les droits sociaux ou économiques des Kanak (écoles, égalité salariale). L'U.C., cible des partisans de la domination française, finit par rejoindre les indépendantistes en 1977, une partie européenne de ses membres formant le R.P.R.C. (branche locale du R.P.R. de J. Chirac). Donc en 1988, l'U.C. n'existe plus, le FLNKS est le seul interlocuteur politique Kanak, la radicalisation est passée par là.


Les années 80 marquent un tournant ainsi qu'un raidissement des tensions pour différentes raisons. Les espoirs indépendantistes attisés par l'arrivée de la gauche au pouvoir sont assez vite anéantis, les assassinats de leaders politiques Kanak  (Declercq d'abord pour l'UC, puis Machioro pour le FLNKS) restent impunis, et surtout la perspective de gagner l'indépendance par les urnes est bouchée puisque les Kanak ne représentent que 30% de la population des îles et que les magouilles en redécoupage électoral sont une spécialité française. Ainsi en 1984, le F.L.N.K.S. tout jeune parti, appelle-t-il au boycott des élections territoriales de novembre. La pression monte, les affrontements entre colons et indépendantistes se multiplient (Hienghène (3)) et la parenthèse Pisani se referme dès mars 86 avec le retour de la droite aux affaires. B. Pons annonce alors sa ligne directrice "Si les Kanak bougent, nous leur serrerons le kiki". C'est le retour en arrière, le soutien aux calédoniens en matière économique, judiciaire (acquittement des responsables de l'embuscade de Hienghène au cours de laquelle deux des frères du JM Tchibaou sont tués) et surtout politique (repression de la manifestation pacifique indépendantiste à Nouméa en août 87) avec la mascarade du référendum sur l'autodétermination, ajoute au climat délétère.


Milieu des années 80, les tensions sont à leur comble.


Le moment Ouvéa peut donc être considéré comme le point culminant des tensions dans l'archipel, tensions qui ne cessent de s'exacerber depuis plusieurs décennies, la France sacrifiant la solution négociée aux enjeux économiques ou géopolitiques, à l'influence des lobbies coloniaux , et enfin en mai 1988, aux enjeux électoralistes de l'élection à la mandature présidentielle. La radicalisation récente des indépendantistes agit de son côté comme un accélérateur. Finalement "L'ordre et la morale" procède comme  une étude de cas, cette situation d'affrontement sanglant et de dialogue impossible (rendu de façon très pertinente par le télescopage sonore que constituent les discussions les plus vives du film), résumant des années de d'espoir déçus, de promesses non honorées, de retours en arrière, de pourrissement, aggravées par une conjoncture désastreuse qui conduisit à une gestion de la crise à courte vue.




Selon l'expression consacrée, la France a joué jusqu'au bout la carte du "jusqu'ici tout va bien" mais on sait depuis "La Haine" que "l'important ce n'est pas la chute mais l’atterrissage" et à Ouvéa, il  fut passablement sanglant.


Il est donc assez facile de tirer à vue sur le film de Kassovitz (qui mérite qu'on y porte un regard critique comme sur toute oeuvre ou travail à prétention historique) quand on a participé et qu'on participe encore au brouillage des informations sur ce qui s'est passé autour du 5 mai 1988. Finalement le grand mérite du film c'est peut être de proposer, à travers un traitement du sujet, de ré-ouvrir ce dossier et d'en éclaircir définitivement les zones d'ombre. 






Notes :
(1) FLNKS : Front de Libération National Kanak et Socialiste.
(2) Le Nom Kanak est invariable.
(3) A Hièghène, le 5/12/1984, dix militants du FLNKS sont assassinés dans une embuscade tendue par des fermiers caldoches. Ils seront tous acquittés après leur procès.




Bibliographie : 
Alban Bensa : "La Nouvelle Calédonie, un paradis dans la tourmente", 1990, Découvertes Gallimard.
Le dossier très complet de la LDH TOULON, intitulé "Kanaky-Nouvelle-Calédonie"

Articles :


Le site du film permet d'avoir accès à de nombreuses vidéos de l'INA :


L'histoire de la Nouvelle Calédonie dans les 80's :

2 commentaires:

  1. Analyse impeccable du contexte historique exposé par le film. Pour moi, au-delà de la question strictement calédonienne, le film de Kassovitz est aussi une médiation profonde sur la question de l'identité nationale, vue sous l'angle des mythes fondateurs de notre pays et de son armée. D'où un traitement à l'américaine, saturé de références maîtrisées à Coppola, à Cimino ou Malick, artistes majeurs qui ont travaillé l'identité historique de leur pays à travers une imagerie déchirée entre la réalité et la légende. En questionnant la furia de la République lorsque cette dernière règle à grands coups de botte des problèmes coloniaux, culturels ou ethniques, Kassovitz invite les spectateurs à réfléchir sur les racines mêmes de leur histoire nationale, avec bien plus de talent et de clarté d'esprit qu'Alexis Jenny dans son indigeste et interminable Art français de la guerre. Et puis, il est heureux de voir un de nos réalisateurs les plus doués revenir aux affaires après quelques années inutiles à Hollywood...

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  2. Intéressant angle d'attaque que celui de l'identité nationale pour relire le film ! Je n'ai pas lu Alexis Jenny, mais je goûte aussi au retour de Kassovitz sur nos écrans. C'est un cinéaste inégal mais il a pour lui d'avoir fait "La Haine" qui est d'une clairvoyance, d'une force et d'une esthétique incroyable. J'ai retrouvé cette puissance dans "l'ordre et la morale", mais avec plus de maturité, une capacité à s'effacer devant son sujet, un fini moins flamboyant mais ne mettant que mieux en valeur le propos politique. On sait depuis aujourd'hui que le film va être enfin montré en Kanaky-Nouvelle Calédonie. Je reste interdite devant cette éternelle capacité des nostalgiques du "bon temps des colonies" à se mobiliser contre toute tentative de travailler sur les questions vives, quand on pense que certains veulent faire entrer les cendres de Bigeard aux invalides ... d'ailleurs Kasso exploite bien le petit coté guerre d'Algérie de la situation à Ouvéa dans son film je trouve.

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