Parfois sans y prêter une attention particulière, on enchaîne des lectures qui mettent les choses dans une perspective éclairante et propice à la réflexion, le tout pour moins de 12 euros, ce qui, dans le cas qui nous occupe, n'est pas sans une certaine ironie.
En 1842, Friedrich Engels, a 22 ans. Il quitte son Allemagne natale, lui, fils de grand industriel et bourgeois de Rhénanie ayant fait fortune dans le textile. Il se rend alors à Manchester, au Nord-Est de l'Angleterre, dans cette ville devenue tentaculaire qui s'étend de façon anarchique, fleuron de la Révolution industrielle.
Pourquoi cette destination ? Tout d'abord, son père y possède des intérêts dans une entreprise textile, Manchester étant alors la capitale de la fabrication industrielle des cotonnades. F. Engels s'y fait employer de l'automne 1842 à l'hiver 1844. Mais cela lui permet aussi de donner une suite à ses études de philosophie tout en étant au coeur des processus à l'oeuvre dans la Révolution industrielle. Il peut ainsi observer et mettre à l'épreuve des faits cette idéologie communiste à laquelle il adhère. Plongé au coeur du rapport de classes qu'il dissèque, tour à tour, dans le cadre du travail ou du logement, il espère, à Manchester, voir éclore la grande révolte des exploités du capitalisme.
Pendant deux ans, il relève suffisamment d'informations pour être en capacité, à son retour en Allemagne, de publier une livre intitulé "La situation des classes laborieuses en Angleterre". Sorti en 1845, l'ouvrage s'inscrit dans cette vague d'études qui sont menées en Europe Occidentale depuis que la Révolution industrielle s'y déploie et transforme de façon irrémédiable économies et sociétés. Ainsi le travail de Friedrich Engels complète les études de Villermé en France donnant un "Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton" (1840) ou d'Eugène Buret étudiant "La misère des classes laborieuses en France et en Angleterre", (1840).
Pourquoi cette destination ? Tout d'abord, son père y possède des intérêts dans une entreprise textile, Manchester étant alors la capitale de la fabrication industrielle des cotonnades. F. Engels s'y fait employer de l'automne 1842 à l'hiver 1844. Mais cela lui permet aussi de donner une suite à ses études de philosophie tout en étant au coeur des processus à l'oeuvre dans la Révolution industrielle. Il peut ainsi observer et mettre à l'épreuve des faits cette idéologie communiste à laquelle il adhère. Plongé au coeur du rapport de classes qu'il dissèque, tour à tour, dans le cadre du travail ou du logement, il espère, à Manchester, voir éclore la grande révolte des exploités du capitalisme.
Pendant deux ans, il relève suffisamment d'informations pour être en capacité, à son retour en Allemagne, de publier une livre intitulé "La situation des classes laborieuses en Angleterre". Sorti en 1845, l'ouvrage s'inscrit dans cette vague d'études qui sont menées en Europe Occidentale depuis que la Révolution industrielle s'y déploie et transforme de façon irrémédiable économies et sociétés. Ainsi le travail de Friedrich Engels complète les études de Villermé en France donnant un "Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton" (1840) ou d'Eugène Buret étudiant "La misère des classes laborieuses en France et en Angleterre", (1840).
Les éditions "Mille et une nuits" ont la bonne idée de proposer, non un résumé, mais les premiers chapitres du livre d'Engels. Il y rappelle d'abord dans quelle mesure cette révolution est un défi technique prodigieux qui voit se succéder les innovations, et comment elle modernise l'Angleterre à un rythme incroyable en la couvrant de ponts, routes, chemins de fer, usines qui croissent et se multiplient. Les campagnes se vident, la ville polarise les activités et attire, de ce fait, les travailleurs qui auparavant s'employaient à domicile et à façon.
Puis Engels nous emmène dans le "ventre de la bête", au fond des caves ou dans les greniers, dans ces pièces où s'entassent des familles entières d'ouvriers anglais mais également d'irlandais qui sont encore plus misérables. De Londres à Manchester, il nous décrit le quotidien crasseux , la promiscuité, la misère et le dénuement des soutiers à l'origine de ce miracle économique. Nous le suivons dans les quartiers centraux et périphériques de Manchester, sortes de gigantesques cloaques à ciel ouverts, d'où émanent des odeurs nauséabondes générées par l'absence d'installations sanitaires collectives, mais surtout par la pauvreté et la surpopulation d'un prolétariat urbain sur lequel les possédants s'enrichissent autant par les maigres salaires versés que par les logements chèrement et densément loués.
La dernière partie s'attarde sur l'alimentation et n'est pas sans évoquer des images courantes dans les grandes villes d'aujourd'hui de travailleurs pauvres qui s'alimentent des restes invendus des marchés et grandes surfaces, quand ce ne sont pas des poubelles. Ce petit ouvrage pourrait être une sorte de chaînon manquant entre les romans de Dickens et les enquêtes de Gûnter Wallraff (1) . Il est d'une modernité et d'une résonance dans le présent édifiantes.
Mike Davis, lui, est bien ancré dans son temps et tente même souvent, dans ses ouvrages (2), quelques incursions vers le futur. Multidisciplinaire, tour à tour historien, géographe, sociologue urbain, Mike Davis après Los Angeles, les bidonvilles surpeuplés de la planète, nous propose un arrêt dans la capitale de la démesure, du bling-bling, de la débauche indécente du luxe, de "l'incroyable mais vrai".
Soyez les bienvenus à Dubaï, ancien village de pêcheur du Golfe Persique, devenu en quelques décennies la destination favorite des stars du monde entier, de la jet-set, des multimilliardaires de la planète qui viennent faire du ski en plein désert, dans des hôtels au luxe, à la modernité et à l'architecture inédites, dont les chambres sont livrées avec prostituée ukrainienne en option, agrément nécessaire à tout séjour dubaïote digne de ce nom.
C'est un vrai voyage en "terre inconnue"; terre que la famille régnante a privatisée et gère comme une entreprise, vouant un culte au dieu du consumérisme célébré lors de la fête nationale qui n'est autre qu'une semaine consacrée au shopping (?), et à l'ultralibéralisme d'avant garde (pas de syndicats, pas de droit du travail, recours à une main d'oeuvre asiatique précaire massive). Cette capitale d'un des Emirats Arabes Unis, mal dotée en pétrole, est devenue l'incarnation de l'hyper-capitalisme construisant la plus grosse part de son PIB dans les activités de la finance (avec un peu de recyclage d'argent sale quand même) et du tourisme (un des derniers projets aussi pharaonique que mégalomane, dit "l'île monde", reconstitue un planisphère formé de 300 îles artificielles !).
A l'outrancière opulence de la vitrine Mike Davis oppose l'envers du décor et à l'instar de ce que fit Engels à Manchester nous propose de rencontrer les soutiers de la ville globale. Ils sont Indiens, Pakistanais, Bengalis et parfois Chinois et constituent 80% de la population de Dubaï. Ils vivent à l'écart de la ville, dans des constructions sommaires, sous équipées, sans climatisation (et dans la péninsule arabique ce n'est pas un luxe) et se font essentiellement employer sur les chantiers du bâtiment. Leurs passeports sont confisqués au moment de l'embauche, ce qui les rend expulsables sur le champ en cas de problème. Ils doivent travailler dans des conditions épouvantables de chaleur, sans assurance en cas d'accident (certains chantiers sont pourtant dangereux) pour des salaires de misère et des heures incompatibles avec une législation du travail digne de ce nom. Pas le droit de se réunir, de se syndiquer, de faire grève, juste celui de travailler, d'obéir et de se taire. Inconnus des touristes venus se vautrer dans l'entertainment local, il sont totalement invisibles aux yeux du monde.
Comme Engels, Davis, en bon marxiste qu'il est, traque les signes de craquement qui pourraient affecter le stade Dubaï du capitalisme. Depuis 2004, la ville est secouée par différents mouvements de révolte des ouvriers manifestant et s'organisant pour obtenir parfois le simple versement de leur maigre salaire. Violant régulièrement les règles du droit du travail international reconnues par l'OIT (on ne s'étendra pas ici sur les condamnations pour adultères des domestiques originaires des Philippines violées par leur employeur), Dubaï prospère grâce à son armée de serfs invisibles. Comme le dit l'auteur lui même, Dubaï c'est le chaînon manquant entre "Albert Speer et Walt Disney sur les rivages de l'Arabie", un cauchemar ou un rêve éveillé selon l'angle de vue.
"La situation des classes laborieuses en Angleterre et dans les grandes villes" de Friedrich Engels, Mille et une nuits, 2009 (3.5 euros)
"Le stade Dubaï du capitalisme" de Mike Davis, Les Prairies Ordinaires, 2007 (7.5 euros)
notes :
(1) Gunter Wallraff est un journaliste allemand qui s'infiltre dans les milieux où il mène ses investigations, changeant d'identité, se grimant etc ..il s'est fait connaître dans les années 80 avec son enquête qui fut un succès d'édition intitulée "Tête de turc" dans laquelle il devient un travailleur immigré turc allemand qui accepte tous les emplois qu'on lui propose parmi les plus ingrats et dangereux.
(2) Les principaux ouvrages de Mike Davis sont "City of Quartz", 2003, La Découverte et "Au delà de Blade Runner, Los Angeles ou l'imagination du désastre", 2007, chez Allia. Il publie également aux éditions la Découverte en 2006 "Le pire des mondes possibles : de l'explosion urbaine au bidonville global".
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| “Cotton Factories, Union Street, Manchester”, Samuel Austin, imprimé par Murray et McConnel de Londres, 1831. |
Puis Engels nous emmène dans le "ventre de la bête", au fond des caves ou dans les greniers, dans ces pièces où s'entassent des familles entières d'ouvriers anglais mais également d'irlandais qui sont encore plus misérables. De Londres à Manchester, il nous décrit le quotidien crasseux , la promiscuité, la misère et le dénuement des soutiers à l'origine de ce miracle économique. Nous le suivons dans les quartiers centraux et périphériques de Manchester, sortes de gigantesques cloaques à ciel ouverts, d'où émanent des odeurs nauséabondes générées par l'absence d'installations sanitaires collectives, mais surtout par la pauvreté et la surpopulation d'un prolétariat urbain sur lequel les possédants s'enrichissent autant par les maigres salaires versés que par les logements chèrement et densément loués.
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| Les courées de Londres au XIX siècle, gravure de Gustave Doré, 1870. |
La dernière partie s'attarde sur l'alimentation et n'est pas sans évoquer des images courantes dans les grandes villes d'aujourd'hui de travailleurs pauvres qui s'alimentent des restes invendus des marchés et grandes surfaces, quand ce ne sont pas des poubelles. Ce petit ouvrage pourrait être une sorte de chaînon manquant entre les romans de Dickens et les enquêtes de Gûnter Wallraff (1) . Il est d'une modernité et d'une résonance dans le présent édifiantes.
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Mike Davis, lui, est bien ancré dans son temps et tente même souvent, dans ses ouvrages (2), quelques incursions vers le futur. Multidisciplinaire, tour à tour historien, géographe, sociologue urbain, Mike Davis après Los Angeles, les bidonvilles surpeuplés de la planète, nous propose un arrêt dans la capitale de la démesure, du bling-bling, de la débauche indécente du luxe, de "l'incroyable mais vrai".
Soyez les bienvenus à Dubaï, ancien village de pêcheur du Golfe Persique, devenu en quelques décennies la destination favorite des stars du monde entier, de la jet-set, des multimilliardaires de la planète qui viennent faire du ski en plein désert, dans des hôtels au luxe, à la modernité et à l'architecture inédites, dont les chambres sont livrées avec prostituée ukrainienne en option, agrément nécessaire à tout séjour dubaïote digne de ce nom.
C'est un vrai voyage en "terre inconnue"; terre que la famille régnante a privatisée et gère comme une entreprise, vouant un culte au dieu du consumérisme célébré lors de la fête nationale qui n'est autre qu'une semaine consacrée au shopping (?), et à l'ultralibéralisme d'avant garde (pas de syndicats, pas de droit du travail, recours à une main d'oeuvre asiatique précaire massive). Cette capitale d'un des Emirats Arabes Unis, mal dotée en pétrole, est devenue l'incarnation de l'hyper-capitalisme construisant la plus grosse part de son PIB dans les activités de la finance (avec un peu de recyclage d'argent sale quand même) et du tourisme (un des derniers projets aussi pharaonique que mégalomane, dit "l'île monde", reconstitue un planisphère formé de 300 îles artificielles !).
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| l'Hotel Burj al Arab |
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| L'île monde |
A l'outrancière opulence de la vitrine Mike Davis oppose l'envers du décor et à l'instar de ce que fit Engels à Manchester nous propose de rencontrer les soutiers de la ville globale. Ils sont Indiens, Pakistanais, Bengalis et parfois Chinois et constituent 80% de la population de Dubaï. Ils vivent à l'écart de la ville, dans des constructions sommaires, sous équipées, sans climatisation (et dans la péninsule arabique ce n'est pas un luxe) et se font essentiellement employer sur les chantiers du bâtiment. Leurs passeports sont confisqués au moment de l'embauche, ce qui les rend expulsables sur le champ en cas de problème. Ils doivent travailler dans des conditions épouvantables de chaleur, sans assurance en cas d'accident (certains chantiers sont pourtant dangereux) pour des salaires de misère et des heures incompatibles avec une législation du travail digne de ce nom. Pas le droit de se réunir, de se syndiquer, de faire grève, juste celui de travailler, d'obéir et de se taire. Inconnus des touristes venus se vautrer dans l'entertainment local, il sont totalement invisibles aux yeux du monde.
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| Sur les chantiers de Dubaï [KARIM SAHIB AFP/ARCHIVES] |
"La situation des classes laborieuses en Angleterre et dans les grandes villes" de Friedrich Engels, Mille et une nuits, 2009 (3.5 euros)
"Le stade Dubaï du capitalisme" de Mike Davis, Les Prairies Ordinaires, 2007 (7.5 euros)
notes :
(1) Gunter Wallraff est un journaliste allemand qui s'infiltre dans les milieux où il mène ses investigations, changeant d'identité, se grimant etc ..il s'est fait connaître dans les années 80 avec son enquête qui fut un succès d'édition intitulée "Tête de turc" dans laquelle il devient un travailleur immigré turc allemand qui accepte tous les emplois qu'on lui propose parmi les plus ingrats et dangereux.
(2) Les principaux ouvrages de Mike Davis sont "City of Quartz", 2003, La Découverte et "Au delà de Blade Runner, Los Angeles ou l'imagination du désastre", 2007, chez Allia. Il publie également aux éditions la Découverte en 2006 "Le pire des mondes possibles : de l'explosion urbaine au bidonville global".







Très bon rapprochement. L'enquête d'Engels est d'une incroyable modernité. Et je garde un très bon souvenir de Génocides tropicaux et du Pire des mondes possibles de Davis.
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