Pour celles et ceux que l'histoire de l'Irlande intéressent, le nom de Sorj Chalandon est plutôt familier. Ancien correspondant du journal Libération en Ulster, il prête aujourd'hui ses talents de plume au Canard Enchainé, et a déjà publié plusieurs romans. En 2008, il livrait le très récompensé "Mon traître" qui retraçait le parcours d'un membre de l'IRA, devenu indicateur pour la police irlandaise et le MI5, les services secrets britanniques. Particularités du propos, il était transmis par la voix d'un luthier parisien devenu quasiment le fils spirituel du traître, et une histoire à peine romancée puisque le traître de la fiction , Tyrone Meehan, dissimulait le vrai militant de l'IRA "retourné" par les britanniques, Denis Donaldson, et le petit luthier parisien replongeant dans les affres de cette amitié brisée n'était autre que l'auteur du livre.
A l'aide d'un style élégant et d'une dramaturgie extrêmement forte, Sorj Chalandon parvenait à poser dans son récit d'une part, les incontournables de l'imagerie nord-irlandaise (le héros, le combattant dévoué à la cause, le martyr), tout en donnant, d'autre part, une certaine complexité et originalité à ce vrai-faux roman par l'entremise de son traître qui ne rentrait évidemment pas dans les schémas attendus.
Ce "Retour à Killybegs" nous permet de retrouver le même duo Tyrone Meehan (le traître)/ Antoine (le luthier parisien). Cette fois, l'auteur a choisi de déplacer sa focale. Le narrateur est devenu Tyrone Meehan et sa voix conte certaines parties de l'histoire qu'il nous manquait dans le volume précédent : les origines, l'engagement, le point de basculement, et la perdition dans la trahison.
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| La bourgade de Killybegs, Donegal. |
Durant la première moitié du roman, Sorj Chalandon aligne tant de clichés sur l'Irlande que cela en devient suspect. Extrême pauvreté, père ivrogne à la main leste, déchirures héritées du partage dramatique de l'île en 1921, ségrégations, violences subies par le héros et sa famille de la part des loyalistes/Brits/soldats de la RUC (4), devenus une catégorie générique, déshumanisée et toujours agressive. L'auteur nous met dans une position de spectateur d'un engagement qui s'impose comme une évidence et semble aussi consenti que justifié, aussi légitime que compréhensible.
C'est un piège qui nous est tendu. En effet, Chalandon, va ensuite effectuer le même travail avec son lecteur que le MI5 avec Tyron/Denis. Il va nous "retourner" : bousculer le confort dans lequel il nous a lui même installé en nous servant tous les attendus de l'imagerie nord-irlandaise, ébranler l'édifice, redessiner les frontières, rendre ambivalents les sentiments, permettre au malaise de s'emparer du lecteur et le pousser hors des schémas convenus.
"Toute ma vie j'avais recherché les traîtres, et voilà que le pire de tous était caché dans mon ventre". La deuxième moitié du roman de Sorj Chalandon pourrait être résumée par cette citation ; elle démontre que toute médaille a son revers, que l'on peut trahir en ayant pourtant consacré toute sa vie à une cause, que l'on peut faire la guerre en même temps qu'on négocie la paix, que l'on peut être un touchant délateur, que l'on peut renier tout ce en quoi on croit tout en se persuadant de ne pas faire le mal etc. De ce point de vue, c'est un tour de force puisque d'une histoire qui avait tout pour être simple (simpliste?), et linéaire, il tire un récit complexe, dense et riche, qui entraîne le lecteur loin des sentiers caricaturaux et ennuyeux du manichéisme.
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| Sorj Chalandon |
"Toute ma vie j'avais recherché les traîtres, et voilà que le pire de tous était caché dans mon ventre". La deuxième moitié du roman de Sorj Chalandon pourrait être résumée par cette citation ; elle démontre que toute médaille a son revers, que l'on peut trahir en ayant pourtant consacré toute sa vie à une cause, que l'on peut faire la guerre en même temps qu'on négocie la paix, que l'on peut être un touchant délateur, que l'on peut renier tout ce en quoi on croit tout en se persuadant de ne pas faire le mal etc. De ce point de vue, c'est un tour de force puisque d'une histoire qui avait tout pour être simple (simpliste?), et linéaire, il tire un récit complexe, dense et riche, qui entraîne le lecteur loin des sentiers caricaturaux et ennuyeux du manichéisme.
Pour autant, on ne lit pas Sorj Chalandon que pour ses qualités romanesques, et les amateurs ou passionnés de l'histoire irlandaise pourront sans doute trouver beaucoup de défauts aux visions de l'auteur, ne pas épouser sa posture, mais pourront difficilement lui dénier de faire un travail d'horloger pour restituer les problématiques singulières du conflit nord-irlandais. Un conflit qui a prospéré sur les cendres d'une mémoire douloureuse (Grande Famine, partition de 1921), qui a su se nourrir de grandes luttes extérieures ( le mouvement des droits civiques des années 60 qui s'inspire de celui des Noirs américains), qui s'est radicalisé au fur et à mesure qu'une issue victorieuse s'éloignait pour chacun des deux camps. Chalandon, explore les différentes voies de l'engagement pour la cause républicaine, en dévoile, la progressivité et l'inéluctabilité. Il montre comment la violence se déploie contre l'ennemi mais également contre soi-même et son propre camp (l'acmé étant sans doute la terrible période des grèves de la faim à Long Kesh en 1981). Il nous permet de percevoir la pression exercée dans chaque communauté par les responsables militaires et/ou politiques (même si dans "Retour à Killybegs", on ne voit jamais que la communauté républicaine catholique) sur ses membres. Il nous accompagne au bout du processus, jusqu'au cessez le feu de 1994 qui interroge immédiatement sur la façon dont on peut gérer l'après, alors qu'on a passé sa vie à combattre. Il n'oublie même pas les tensions entre délinquants et membres des organisations paramilitaires pour le contrôle des territoires communautaires,et réussit enfin à introduire la problématique de la "folklorisation" du conflit après les accords de paix à l'aide d'une scène de mariage au cours de laquelle les futurs époux arrivent à l'église dans un blindé britannique devenu le gadget emblématique d'une époque révolue.
Dans cette rentrée littéraire placée sous les auspices des grandes tragédies du XXème siècle (D. Grossman "Une femme fuyant l'annonce", S. Sem-Sanberg, "Les dépossédés") Sorj Chalandon tire donc habilement son épingle du jeu. Il est juste désormais de lui laisser la parole pour présenter ses deux ouvrages qui se font écho et lui laisser dire le chemin personnel parcouru en écrivant ces deux romans, qui marquent pour lui le retour de l'Irlande dans la sphère de l'intime, son deuil enfin fait.
Sorj Chalandon - Retour à Killybegs par Librairie_Mollat
Retrouvez sur Samarra l'ensemble de nos articles consacrés au Royaume-Uni et à l'Irlande.
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(1) Fianna : dans le roman, ce sont les organisations républicaines irlandaises pour les jeunes adultes. Dans la mythologie celtique ce sont des guerriers qui ont servi le roi d'Irlande au III siècle.
(2) Falls est un des quartiers républicains catholiques de Belfast. L'axe principal en est Falls Road.
(3) En 1976, les prisonniers républicains de la prison se voyant obligés de porter l'uniforme des prisonniers de droit commun alors qu'ils se considèrent comme détenus politiques, entament le blanket protest : ils restent nus sous une couverture dans leurs cellulles. Deux ans après ce mouvement est relayé par le no wash protest. Ils tapissent alors leurs cellules de leurs propres excréments et refusent de se laver. Leurs revendications toujours insatisfaites seront ensuite portées par un mouvement de grève de la faim face auquel M. Thatcher ne cèdera pas, envoyant dans la tombe 9 grévistes dont Bobby Sands.
(4) RUC : Royal Ulster Constabulary est le nom de la police Nord Irlandaise.



Directement sur ma liste de livres de la rentrée, avec Limonov, l'Art français de la guerre et Mansfield 1967. Merci !
RépondreSupprimerJe viens de lire Mon traître : grand roman, poignante évocation de vingt-cinq ans de guerre irlandaise et belle méditation sur l'identité et le sens des racines. Merci beaucoup du conseil !
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