Ils ne portent le plus souvent qu'un prénom et ce n'est que rarement le leur, ce qui leur garantit l'anonymat. Ils sont jeunes pour certains et plus âgés pour d'autres, formant un panel de générations. Ils sont 25 et vivent dans la Turquie d'aujourd'hui. Ils livrent l'image d'un pays constitué d'une gigantesque mosaïque culturelle : certains sont chrétiens, musulmans ou alevis (1); d'autres sont arméniens, kurdes, ou zazas (2). Ils ont un point commun qui justifie que Fethiye Cetin et Ayse Gül Altinay aient recueilli leurs témoignages. Leur destin a un jour brusquement basculé quand ils ont découvert que l'identité qu'ils croyaient être la leur ne l'était pas. Au détour d'une conversation familiale, à l'occasion d'une réflexion de leur supérieur à l'armée, d'un prénom murmuré, de propos étouffés une ascendance arménienne au sein de leur famille leur a été révélée.
Le plus souvent, il s'agit d'une ascendante et non d'un ascendant car ce sont des femmes arméniennes dont l'existence émerge subitement. Elles sont rescapées (plus que les hommes) du génocide de 1915. Leur présence physique en ce monde est le fruit d'un heureux hasard, certaines ont été cachées dans des troncs d'arbres, d'autres transformées temporairement en garçon pour échapper à leurs bourreaux. Le prix de leur survie, et de celle de leurs enfants parfois, a souvent été un mariage (beaucoup en seconde noce) et une conversion à l'Islam. Ce sont les signes les plus courants de la dissimulation, pour ne pas dire de la négation de l'identité première de ces femmes pour le restant de leur vie. Elles changent de foi, intègrent une nouvelle famille, prennent un nouveau prénom, l'ancien devenant clandestin, et emmurent leur passé, leur enfance, le traumatisme qu'elles ont vécu dans un silence que la société turque les encourage à entretenir.
Ces 25 parcours sont structurés autour la secousse tellurique qu'a représenté la découverte de cette ascendance et nous permettent de comprendre la façon dont on l'appréhende à l'intérieur du cercle familial, et de la société. La quête de l'information à l'intérieur même de la parentèle fut pour la plupart des témoins, un véritable exploit, une lutte au long cours, parfois assortie de recherches ou d'engagements en faveur de la cause arménienne plus importants. Tous disent l’omerta familiale, le tabou très difficile à lever, l'ascendance chrétienne qui se dissimule sous une pratique vigoureuse et rigoureuse de l'Islam.
Une parole familiale qui se libère donc très difficilement, et ce d'autant plus que les autres sphères (sociales, politiques, universitaires) restent dans la réserve vis à vis de la question arménienne en Turquie. Toutefois, et c'est ce qui rend ces témoignages tout à fait fascinants, on sent bien que le pays a atteint, sur ce sujet, le bord du précipice. En effet, beaucoup de ces témoins disent leurs espoirs de connaître une Turquie tolérante et multiculturelle à l'image de leur parentèle d'ascendance arménienne, de nationalité turque, dans laquelle on croise aussi des georgiens, des kurdes, des chrétiens, des musulmans, des zazas, des expatriés enfin (vers l'Europe, et l'Allemagne notamment) . Ils ont conscience du chemin qu'il reste à faire mais aussi de celui parcouru (notamment par le biais de films documentaires ou la publication de livres dont le retentissant "Livre de ma grand mère" (3) de F. Cetin, dont la lecture fut pour beaucoup une épiphanie) Ils n'ignorent rien des coups d'arrêts parfois violents donnés à leur cause, l'un des plus importants et récents étant l'assassinat de Hrant Dink (4).
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| Avril-mai 1915, district de Hraput : les notables et les hommes les plus âgés sont rassemblés à la prison (photo ci dessus) Les 24 et 25 juin 1915, tous les hommes du district qui compte à l'époque 39 000 âmes sont massacrés. Le 26 juin, il ne reste que les femmes et les enfants. (source http://www.massviolence.org/). |
Une parole familiale qui se libère donc très difficilement, et ce d'autant plus que les autres sphères (sociales, politiques, universitaires) restent dans la réserve vis à vis de la question arménienne en Turquie. Toutefois, et c'est ce qui rend ces témoignages tout à fait fascinants, on sent bien que le pays a atteint, sur ce sujet, le bord du précipice. En effet, beaucoup de ces témoins disent leurs espoirs de connaître une Turquie tolérante et multiculturelle à l'image de leur parentèle d'ascendance arménienne, de nationalité turque, dans laquelle on croise aussi des georgiens, des kurdes, des chrétiens, des musulmans, des zazas, des expatriés enfin (vers l'Europe, et l'Allemagne notamment) . Ils ont conscience du chemin qu'il reste à faire mais aussi de celui parcouru (notamment par le biais de films documentaires ou la publication de livres dont le retentissant "Livre de ma grand mère" (3) de F. Cetin, dont la lecture fut pour beaucoup une épiphanie) Ils n'ignorent rien des coups d'arrêts parfois violents donnés à leur cause, l'un des plus importants et récents étant l'assassinat de Hrant Dink (4).
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| Le cortège lors des funérailles du journaliste Hrant Dink à Istanbul en janvier 2007. |
Beaucoup disent aussi l'urgence de la quête familiale, mémorielle et historique qu'ils ont entrepris. En effet, en l'absence de travaux universitaires totalement satisfaisants et pouvant s'effectuer en toute quiétude, et d'un enseignement de l'histoire de l'Arménie Ottomane qui n'occulte pas les massacres de 1895, le génocide de 1915 ou les pogroms du XXème siècle, il est vital de recueillir la parole des derniers témoins directs de ces évènements. Cela l'est d'autant plus que les traces matérielles ont été, pour beaucoup, détruites : le patrimoine des familles (on retrouve dans de nombreux témoignages l'histoire de la famille arménienne qui a caché son or quelque part avant la déportation et le génocide, fantasme d'un trésor disparu), mais aussi les villages, les maisons, les églises. En outre, le livre montre de façon très précise les difficultés de faire émerger un vrai travail historique sur cette question vive, chaque partie prenante instrumentalisant les faits pour servir sa cause ; les uns se raidissant dans leur négation des crimes commis, tandis que les autres adoptent une posture systématique de victime.
| Eglise arménienne Surp Takavor de Kadiköy, quartier d'Istanbul situé sur les rives asiatiques du Bosphore. [photo : @vservat] |
Ce livre suscite parfois notre engouement pour l'engagement des témoins dans leur quête d'informations et de vérité qui n'est pas systématiquement associée à un combat politique, pour mieux nous plonger ensuite dans l'accablement face aux résistances, à l'inertie, aux préjugés qui ont la dent dure. Si besoin en était, il est une imparable piqûre de rappel sur la nécessité de collecter les témoignages, de faire appel aux mémoires, mais aussi de permettre aux historiens de travailler, et aux élèves de s'approprier l'histoire à l'école pour construire un futur où chacun puisse trouver sa place.
Au bout du compte, c'est cet espoir de voir naître à partir cette histoire et de cette mémoire douloureuses, une Turquie tolérante pour tous les peuples qui vivent sur son sol, qui fait la force de ce livre. Ce pourrait être une simple plongée vers le passé, et c'est, en fait, une extraordinaire façon d'envisager l'avenir.
Mes remerciements appuyés et affectueux, à Timour Muhidine, mon collègue, directeur de la collection Lettres Turques chez Acte Sud qui m'a offert ce livre, et qui est une source inépuisable de conversations passionnantes sur la Turquie.
Notes :
(1) Alévis : les Alévis forment une communauté culturelle et religieuse de la Turquie actuelle qui se caractérise par une grande modernité (
(2) Les Kurdes et les Zazas : Les Kurdes sont un des peuples vivant dans l'est de la Turquie (mais aussi dans d'autres pays limitrophes Iran, Irak). Parmi les différentes communautés kurdes, certaines utilisent le dialecte Zaza (ou zazaki), essentiellement ceux appartenant au groupe iranien.
(3) Ce livre, qui est au coeur des problématiques évoquées dans "Les petits-enfants" n'est malheureusement plus édité en France, sauf au bonheur de trouver un exemplaire de seconde main.
(4) Hrant Dink est un citoyen turc d'origine arménienne rédacteur en chef du journal Argos. Il devient la figure de proue de la communauté arménienne en Turquie. Ses propos sur le génocide arménien et sa reconnaissance par l'Etat Turc lui valurent des démêlés avec la justice ; F. Cetin, auteur du livre "Les petits-enfants" fut alors son avocate. Son positionnement était aussi marqué par le projet d'un renouveau arménien qui sorte de la position systématiquement victimaire. Il est assassiné devant le siège de son journal à Istanbul le 19 janvier 2007.
Au bout du compte, c'est cet espoir de voir naître à partir cette histoire et de cette mémoire douloureuses, une Turquie tolérante pour tous les peuples qui vivent sur son sol, qui fait la force de ce livre. Ce pourrait être une simple plongée vers le passé, et c'est, en fait, une extraordinaire façon d'envisager l'avenir.
Mes remerciements appuyés et affectueux, à Timour Muhidine, mon collègue, directeur de la collection Lettres Turques chez Acte Sud qui m'a offert ce livre, et qui est une source inépuisable de conversations passionnantes sur la Turquie.
Notes :
(1) Alévis : les Alévis forment une communauté culturelle et religieuse de la Turquie actuelle qui se caractérise par une grande modernité (
républicains, féministes, ouverts à la laïcité dès 1920) et un attachement au mysticisme, donc proche de l'Islam soufi.
(2) Les Kurdes et les Zazas : Les Kurdes sont un des peuples vivant dans l'est de la Turquie (mais aussi dans d'autres pays limitrophes Iran, Irak). Parmi les différentes communautés kurdes, certaines utilisent le dialecte Zaza (ou zazaki), essentiellement ceux appartenant au groupe iranien.
(3) Ce livre, qui est au coeur des problématiques évoquées dans "Les petits-enfants" n'est malheureusement plus édité en France, sauf au bonheur de trouver un exemplaire de seconde main.
(4) Hrant Dink est un citoyen turc d'origine arménienne rédacteur en chef du journal Argos. Il devient la figure de proue de la communauté arménienne en Turquie. Ses propos sur le génocide arménien et sa reconnaissance par l'Etat Turc lui valurent des démêlés avec la justice ; F. Cetin, auteur du livre "Les petits-enfants" fut alors son avocate. Son positionnement était aussi marqué par le projet d'un renouveau arménien qui sorte de la position systématiquement victimaire. Il est assassiné devant le siège de son journal à Istanbul le 19 janvier 2007.



Une approche plus journalistique et moins dense du même ouvrage, que j'ai lue il n'y a pas si longtemps dans Libération http://www.liberation.fr/livres/01012341343-les-armeniens-caches-de-turquie
RépondreSupprimerLe même journal avait fait le portrait de Fethiye Cetin il y a quelques années
http://www.liberation.fr/portrait/010169669-en-bonne-armenie.
Merci pour tous ces liens. Je compte en faire un dossier avec une bd et un entretien avec Timour donc ces éclairages seront utiles.
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