"La plaine du Kantô" est une trilogie de Kazuo Kamumira que vous pouvez désormais trouver en intégralité dans toutes les bonnes librairies.
Kazuo Kamimura, décédé en 1986, à l'âge de 45 ans, fait l'objet de nombreuses traductions et éditions en France depuis quelques années. On lui doit, en particulier les séries intitulées "Lady Snowblood", "Folles passions" ou "Lorsque nous vivions ensemble". Auteur de seinen (1), il déploie surtout son art dans le gegika, manga destiné aux adultes dont les intrigues sont plus dramatiques.
Son travail évoque, du point de vue graphique tout autant que par son contenu, ces images du monde flottant (ce que souligne le sous-titre de la série ), qui datent du XVII° siècle, et rendent compte à la fois des plaisirs éphémères de la vie, d'une société urbaine riche et libérée, tout autant que d'une certaine marginalité (courtisanes, maisons de thé, quartiers réservés). Le trait de Kamimura, quand il trace le contour d'un visage est à la fois élégant et épuré. Il sait étendre ce style aux représentations de paysages, ce qui confère à ses planches une très belle allure.
La plaine du Kantô, et la région de Chiba qui en fait partie, est cet arrière pays rural de la capitale japonaise, Tôkyô. C'est là que se nichent les souvenirs d'enfance de l'auteur, figuré ici sous les traits du jeune Kinta. Nous le rencontrons en 1945, au mois d'août. Orphelin de guerre, il est élevé par son grand-père, un intellectuel déjà âgé. Au moment où l'empereur annonce la capitulation japonaise, un avion américain s'écrase dans un champ près de son village. L'aviateur finit hébergé dans le garage du grand-père et fait découvrir à l'enfant, le chewing-gum ! (ou "souris-gomme" tel qu'il le comprend du haut de ses jeunes années).
Le lecteur voit poindre, dès le premier chapitre, l'éventualité d'une série en trois tomes, mêlant la trajectoire individuelle de Kinta/Kimamura à celle de la Grande Histoire, de ce pays défait, atomisé, occupé par son vainqueur, les Etats-Unis qu'est le Japon d'après la deuxième guerre mondiale. C'est partiellement vrai, mais ce n'est pas aussi simple.
En effet, si l'histoire récente du Japon n'est pas totalement absente de "La plaine du Kantô", elle s'y insère de façon assez particulière. Par touches furtives, on saisit les conditions de vie des Japonais durant la guerre (bombardements discipline militaire drastique, dévouement à l'empereur, rationnement du homefront pour l'effort de guerre), la désorganisation du pays qui s'ensuit (économique certes, mais aussi sociale avec le retour des mobilisés, les veuves et orphelins de guerre), tout autant que l'importance de l'occupation américaine pour expliquer les transformations culturelles du Japon des années 50 (l'arrivée de la mode occidentale véhiculée par les "rockabillies" est un moment assez drôle). On remarque aussi que plus le personnage central de Kinta avance en maturité, plus le contexte historique s'efface, jusqu'à se réduire à des repères temporels distandus et symboliques, tels ce tsunami né au Chili et qui finit sa course sur Hokkaïdo en mai 1960. Au fil des trois tomes, on traverse 3 époques sans que la trame historique n'écrase le récit, laissant toute sa place à la texture humaine de l'histoire.
Toutefois, ce qui est bien plus intéressant dans la démarche narrative de Kimamura, c'est cette façon d'utiliser le contexte historique comme un élément d'ouverture du récit. En effet, le moment de l'après guerre semble propice pour faire table rase, effacer, le Japon "d'avant", un peu comme un souffle nucléaire, poussant le pays vers un point de basculement. C'est dans ce trou noir laissé par le conflit, dans les failles qu'il a créées que s'ouvre l'éventail des possibles, que peut naître un autre pays ; Kinta-Kimamura sera davantage le témoin spectateur qu'un des acteurs qui participe à cette refondation. Calés sur le rythme des transformations rapides du Japon d'après 45, nous suivons Kinta de son enfance à son adolescence puis, dans le dernier tome, au cours de ces années de jeune adulte, actif, illustrateur dans une agence de publicité (métier qu'exerçait Kamimura avant de devenir mangaka). Son apprentissage de la vie suit deux grands axes : celui tracé par son proche entourage, et celui qui le conduit à la découverte de la sexualité. L'un est relativement linéaire, l'autre n'est que méandres tracés sur un territoire aux frontières fluctuantes.
Les personnages qui contribuent à l'évolution personnelle du jeune Kinta sont surtout des hommes : son grand-père, évidemment, qui lui apporte l'affection filiale et le relie à ses parents disparus, et l'ami de celui-ci qui deviendra un peu son grand-père de substitution ainsi que son maître de dessin : Yanagawa Ôgumo. C'est aux côtés de cet artiste bourru et un peu marginal (il peint du bondage) que Kinta trouve refuge et se met en quête de sa maîtrise artistique. Les femmes sont souvent peu présentes jaugées à l'aune du souvenir de la mère décédée dont Kinta ne retrouve plus, de mémoire, les traits ; aucune n'arrive à remplacer son absence.
Sur l'autre route, celle de l'éveil et de la découverte de la sexualité, la construction semble d'emblée plus cahotique. En effet, dès l'enfance, Kinta associe sexe et violence. Meurtres, adultères, viols se découvrent dans un hangar glauque, derrière le chapiteau du cirque, dans les champs de la plaine du Kantô. Il y évolue avec son compagnon de jeu, Ginko, un petit garçon qui s'habille en fille et qui arrive à faire illusion jusqu'à son entrée dans l'adolescence, période à laquelle, les deux comparses devront se séparer momentanément. C'est un personnage clé pour l'initiation de Kinta. Désinhibé, sûr de ses choix sexuels, même s'il en souffre, Ginko dévoile à Kinta un certain nombre d'informations réservées aux adultes, il le bouscule, le guide, l'initie. Sur ce terrain, nous n'aurons d'ailleurs pas toutes les réponses. Kinta devenu adulte vit des relations amoureuses difficiles, mais en fait l'amour charnel va céder le pas, dans ses préoccupations personnelles, à son épanouissment artistique. On trouvera là de très belles pages sur la naissance et la difficile prise de conscience de ses talents par un artiste en devenir.
Plus on s'approche du dénouement et plus il devient clair que la clé de voûte des trois tomes est ailleurs que dans le fait de rendre compte d'un parcours artistique, sexuel ou personnel. Finalement, c'est la plaine du Kantô qui est le point de convergence des différents registres de lecture : là où sont préservés les souvenirs de l'enfance, la douceur du cocon familial, les amitiés durables, dans un paysage qui sert d'écrin à un sorte de paradis perdu que l'auteur souhaiterait immuable et qui est pourtant inéluctablement menacé par la croissance tentaculaire de la capitale tôkyôite. Un point d'ancrage face aux affres de l'existence et de l'Histoire. Sous ses allures de récit d'apprentissage de la vie parfois très brut, "La plaine du Kantô" cache une grande fragilité et une touchante nostalgie.
(1) Les seinen sont des mangas destinés aux jeunes garçons.







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