31 juillet 2011

The Hare with Amber Eyes ou la quête des origines.


Edmund de Waal est un potier de renommée internationale né à Nottingham en 1964. 30 ans plus tard, il reçoit pour héritage de son grand oncle Iggie (Ignace) qui vient de décéder à Tokyo, une collection de 264 "netsukes", 264 minuscules figurines d'ivoire, de bois, ou de corne. Certaines représentent des animaux (le lièvre aux yeux d'ambre, un loup, plusieurs rats) , d'autres des hommes, parfois même des femmes dans des scènes érotiques. En Chine, et ensuite au Japon, ces objets étaient des ustensiles vestimentaires qui servaient à maintenir des sortes de pochettes, de bourses, à la ceinture (Obi) des kimonos. Ces sculptures miniatures se glissent dans sa poche, il s'habitue à leur contact, en caresse le matériau, en goûte la facture. Mais le lien sensuel et affectif qui unit Edmund de Waal à sa collection de netsukes va rapidement changer de nature. En effet,  ces petits objets si étonnants vont lui servir de sésame pour prendre le temps à rebours, explorer sa vaste parentèle et en restituer l'histoire.



Paris :

C'est en remontant jusqu'au premier acquéreur des netsukes qu'Edmund de Waal nous convie à explorer sa généalogie familiale. Il nous conduit à Odessa, berceau de la famille Ephrussi, dont il est un des descendants. Les Ephrussi y ont fait fortune dans le commerce des grains jusqu'à devenir une des plus riches familles juives d'Europe. Les enfants et petits enfants s'installent en Europe, les uns à Vienne, d'autres à Saint Moritz. L'homme des netsukes, Charles, habite lui, Paris, rue de Monceau dans le dernier quart du XIX° siècle.  Il s'introduit rapidement dans les sphères du beau monde parisien tout en se consacrant à sa passion pour l'art en écrivant articles et critiques. Il rencontre Manet, Degas, Renoir et Proust s’inspire de lui pour son personnage de Charles Swann. Se piquant pour un temps de "japonaiseries", il acquiert cette collection de netsukes auprès d'un marchand d'art. Il l'expose sur les étagères de velours vert d'une vitrine de laque noire dans le miroir de laquelle ils se reflètent dans toute leur perfection. C'est à partir des archives constituées par ses écrits, dans son appartement parisien ou encore en relisant Proust autant que les chroniques mondaines de l'époque, qu'Edmund de Waal met en récit la vie de son ancêtre, un netsuke dans la poche, comme pour mieux aviver les liens du passé. 


Vienne :


Charles meurt en 1905. 6 ans auparavant, il offre la vitrine et son contenu en cadeau de mariage à son cousin Viktor Ephrussi qui épouse Emmy Schey von Koromla. Les netsukes déménagent donc à Vienne dans l'énorme palais familial qui donne sur le Ring. Le couple, parfaitement assimilé, partage son temps entre la Tchécoslovaquie et l'Autriche, menant pour Viktor une vie de banquier et pour Emmy, une vie de mondaine collectionnant les amants (elle est beaucoup plus jeune que son époux). Les journaux d'époque, des photos, une chronique tenue par Elisabeth, fille aînée du couple permettent, notamment, à Edmund de Waal de retrouver la trace de ses minuscules oeuvres sculptées : elles se sont réfugiées dans l'intimité du dressing d'Emmy Ephrussi, qu'elle seule et sa servante, Anna, fréquentent. La vitrine y est installée. Le dimanche, au cours d'une journée rituelle qui débute par la lecture de contes aux enfants, ces derniers ont le droit de sortir les figurines des étagères de velours vert et de jouer avec. C'est là qu'Ignace le grand oncle de l'auteur  apprivoise les animaux finement ciselés dans l'ivoire ou le bois.


Le palais Ephrussi à Vienne.
Mais Vienne, et toute l'Europe avec elle, en ce début de XX° siècle, sombre dans le 1er conflit mondial. La Révolution Russe emporte la fortune des Ephrussi amassée entre St Petersbourg et Odessa alors qu'Emmy met au monde un 4° enfant, Rudolf, dans les heures de privations et de tensions politiques qui suivent l'effondrement de l'empire Austro-Hongrois. Ces enfants grandissent et prennent leur envol. Elisabeth, passionnée de poésie jusqu'à entretenir une correspondance particulière avec Rilke, épouse Hendrik de Waal et met au monde le père de l'auteur. Son frère Ignace se lance dans la mode, séjourne à Paris, puis à New York. Alors que l'Autriche s'unit à l'Allemagne en mars 1938, le clan Ephrussi est déjà dispersé aux quatre coins du monde, seuls Viktor, Emmy et le puiné Rudolf logent encore à Vienne. Or le palais Ephrussi, l'Anschluss signé, est un des 1ers palais viennois aryanisé. Son contenu est dispersé, confisqué. Fuyant les persécutions avec difficulté car le Reich allemand à partir de 1938 a conçu d'autres projets pour les Juifs du Reich que de les laisser fuir, Viktor se réfugie en Angleterre


Malgré la guerre et le génocide qui a dispersé ou engloutit une bonne partie de l'univers des Ephrussi, les netsukes, eux, vont survivre, comme une sorte de lien indestructible avec le passé, rendant la mort des hommes encore plus tragique et injuste.


Sans aller jusqu'au terme de cette quête qui mêle histoire et mémoire familiales, on comprend que l'intérêt du travail de recherche accomplit par Edmund de Waal est de faire émerger une histoire multiséculaire de l'Europe et avec elle de l'antisémitisme qui l'accompagna et qui aboutit aux formes les plus ultimes de la barbarie. Déjà, du temps de Charles, à Paris, on le découvre banal et quotidien, installé dans les écrits de l'époque (ceux de De Goncourt ou de Drumont). Il explose à la veille du XX° siècle lors de l'affaire Dreyfuss. On le retrouve ensuite à Vienne jusqu'aux heures sombre du nazisme qui décime dans les pogroms puis dans les camps, les Juifs d'Europe. On y lit l'éclatement d'une communauté (quels liens entre les Juifs des shetls d'Europe de l'est fuyant les pogroms, et les Ephrussi totalement assimilés dans leur palais viennois ?) finalement rattrapée et mise sur un pied d'égalité par les projets d'extermination hitlériens. On y voit clairement le tournant de novembre 38, lorsqu'avec la Nuit de Cristal la politique du Reich abandonne l'idée de faire fuir les Juifs hors de son territoire, pour adopter celle de leur anéantissement. 


Le livre vaut aussi pour le travail d'historien amateur que décrit son auteur. Il révèle, au fil des pages, ses recherches, décrit comment il entrecroise les sources familiales et archivistiques de première main, avec d'autres sources de différentes natures. Il unit ainsi habilement histoire et mémoire pour redonner vie à certains de ses ancêtres, les netsukes servant de prétexte à sa quête et en constituant le noeud symbolique : ils sont le chaînon manquant entre les Ephrussi d'Europe de l'est et ceux qui ont survécu à la deuxième guerre mondiale et qui sont désormais dispersés de par le vaste monde. Le travail de collecte des documents relatifs à la famille Ephrussi est un long cheminement pour l'auteur, et son parcours est indissociable de la quête identitaire qui l'anime et qui le conduira jusqu'aux rives de la mer Noire, à Odessa, où se trouvent ses origines.


Enfin, en creux, il y a cette réflexion qui parcourt tout l'ouvrage sur l'éternité des oeuvres d'art, leur rôle de passeurs de mémoire, par opposition à la nature éphémère de l'humanité dont le destin tient parfois à peu de choses. Cette humanité, si fragile, ne peut se construire et se réaliser, en tous cas, pour Edmund de Waal, qu'en conservant, comprenant et transmettant une riche mémoire familiale enfin retrouvée, ce qu'il réussit à faire avec ce livre.

1 commentaires:

  1. Ce travail me fait penser au beau roman de Pierre Assouline, le Portrait, évoquant l'histoire de la famille Rothschild à travers le destin d'une oeuvre d'art. Beau sujet d'histoire des arts en tout cas !

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