3 juillet 2011

Au bout du monde : "Voyage aux iles de la Désolation " d'Emmanuel Lepage.

Entre février et octobre 2010, Emmanuel Lepage a effectué un voyage si particulier qu'il mène à terme le projet d'en laisser trace dans une bande dessinée imposante et mystérieusement intitulée "Voyage aux îles de la Désolation".  

Nous sommes en février 2010, Emmanuel Lepage emprunte un vol en  direction de l'ile de la Réunion. De Saint Denis, il s'embarque à bord du Marion Dufresne, un bateau qui effectue le ravitaillement et la relève des équipes scientifiques perdues sur les confettis que forment les TAAF (Terres Australes et Antarctiques Françaises). A bord, son frère François, photographe de son état, mais aussi des touristes, des marins, des militaires, des scientifiques ou encore le préfet administrateur des Terres Australes mais aussi ce qui est nécessaire au ravitaillement des différentes bases implantées sur les îles (fuel, denrées, matériel pour les recherches).

Nous partons donc avec lui vers le bout du monde, à des lieues des terres habitées, sur des cailloux inhospitaliers, froids, battus par tempêtes et vents violents (les "îles de la désolation", surnom de l'archipel des Kerguelen,  sont situées entre les 40° rugissants et les 50° hurlants avec des vents pouvant dépasser les 200km/h et qui soufflent environ 300 jours par an). Les îles visitées, Crozet, Kerguelen, Saint Paul et Amsterdam, sont en fait la partie australe des TAAF, la partie antarctique étant constituée de la Terre Adélie. Habitées de quelques équipes scientifiques qui étudient des phénomènes aussi étranges que pointus (une mention spéciale au puceron et à la mouche sans aile de Kerguelen) ces îles sont des terres  inhospitalières et fascinantes tant par leur nature sauvage et visiblement grandiose que par leur vie quotidienne à la fois attendue (le travail des scientifiques sur la géologie, la faune, la flore) et totalement insoupçonnée (les philatélistes du monde entier qui confient leur courrier à l'équipage du Marion Dufresne pour le faire tamponner du bureau de poste des TAAF).


Ce voyage vers les "îles de la désolation" auquel nous convie E. Lepage est intéressant à plus d'un titre car il est irrigué par plusieurs problématiques ce qui le distingue du simple carnet de voyage et l'enrichit considérablement. Mais avant, il serait dommage de ne pas souligner que l'esthétique du volume est absolument magnifique [voir illustration ci dessus à titre d'exemple]. Les vignettes de Lepage alternent Noir&Blanc et couleur, passent du croquis au dessin, de l''esquisse au paysage d'aquarelle avec un égal talent et bonheur, certaines planches restituant toute la splendeur, la violence, la fascination des ces paysages perdus. 

Les passionnés d'histoire, de géographie, mais aussi tous ceux qui se sont régalés dans leur enfance ou adolescence de "L'île au trésor", de "Moby Dick" ou de "Moonfleet" y trouveront également leutr compte car E. Lepage a su alimenter son récit  de certains épisodes de l'histoire de ces territoires avec adresse que ce soit leur découverte (par Kerguelen puis Cook) ou leur exploitation (les pêcheries et conserverie de langouste de l'île Saint Paul). Il mêle ainsi avec habilité imaginaire romanesque et drame historique convoquant toutes les figures tutélaires nécessaires pour enrichir son voyage d'un flot d'images qui fleurent bon l'enfance et les récits d'aventure.



Mais il réussit aussi le tour de force de ficeler son récit de voyage, qui aurait pu, sans cela, être parfaitement linéaire et distant , en l’enchaînant aussi bien au temps long de l'histoire, aux références littéraires majeures, qu'aux problématiques contemporaines qui vont du réchauffement climatique (fonte du glacier de Cook sur les Kerguelen), à l'affrontement entre la présence humaine motivée par les études scientifiques et la nécessaire préservation d'une nature qu'elle menace. Il  évoque également la difficile gestion de ces territoires en terme administratif et politique à l'heure du désengagement de l'état.  C'est aussi l'occasion d'une réflexion sur l'isolement, la vie en vase clos, et la découverte des contraintes de vie de cette micro société des TAAF que l'on ne soupçonne pas mais qu'on devine intense et riche. Derrière les belles images, on trouve un vrai dépaysement, mais aussi un réflexion sur des enjeux très actuels et un épais tissu de relations humaines.

En complément de la bande dessinée on peut se reporter au site de F. Lepage, photographe qui publie quelques photos de l'expédition avec son frère sur le Marion Dufresne et sur le petit reportage fait autour du travail d'E. Lepage lors de l'expédition.


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